Les cancans

Nous préférons à l’actualité sensationnelle le travail de fond sur les sujets qui concernent les toulonnais. Mais certains faits nous semblent malgré tout suffisamment importants pour nous faire réagir… (dernière mis à jour le 5 juin 2022)

Réaction de TeC suite aux articles de Mediapart

Après les révélations du «Canard enchaîné» de décembre 2021, les conseillers municipaux et les membres de Toulon en commun sont choqués par les faits relatés dans les articles de Médiapart.

La justice doit effectuer son travail, rien que son travail mais tout son travail.
Nous serons attentifs aux suites qui seront données.

Si les agissements dénoncés sont avérés, ils sont extrêmement graves et attaquent notre système démocratique. Le groupe « Toulon en commun » tient à réaffirmer les valeurs qui devraient présider au débat politique : la sincérité, l’honnêteté doivent être des règles intangibles. Les désaccords politiques ne doivent pas entraîner de pratiques déloyales. L’intérêt des Toulonnais(e)s devrait être en toutes circonstances la seule boussole. La gestion d’une ville, d’une métropole doit être d’une transparence absolue.

Nous continuerons à y travailler et appelons les habitants à toute la vigilance nécessaire.

Réaction de TeC suite aux révélations du Canard

Communiqué de presse 22 décembre – Article Canard Enchainé

Nous suivons avec attention l’avancée de l’affaire « du couvert gratuit » du Conseil départemental du Var au bénéfice d’H. Falco. Nous sommes inquiets car si ces faits sont confirmés, ils dégraderaient une nouvelle fois l’image de Toulon et du Var. Nous sommes confiants dans le travail rigoureux de la justice sur ce dossier qui semble prendre de l’ampleur : s’il s’avérait que les derniers éléments révélés par Le Canard enchaîné, concernant les sollicitations d’H.Falco envers des membres du gouvernement actuel sur cette affaire, soient fondés, nous serions particulièrement vigilants à la préservation de l’indépendance de la justice. La séparation des pouvoirs constitue en effet l’un des principes fondateurs de la république dont l’actuel maire de Toulon se réclame d’ailleurs.

Revue de presse

A propos de l’affaire des faux électeurs suivie par Mediapart, un résumé par Nicepresse, cliquez sur le lien ci dessous :
https://nicepresse.com/enquete-de-mediapart-les-elections-regionales-en-paca-ont-elles-ete-truquees/

A propos de l’affaire des repas dans Var Matin et dans le Canard Enchaîné :

Le Canard Enchaîné :

Et les articles de Mediapart :

https://www.mediapart.fr/journal/france/221221/regionales-et-departementales-revelations-sur-de-faux-electeurs-toulon

https://www.mediapart.fr/journal/france/221221/elections-legislatives-de-2017-toulon-deux-electeurs-deposent-plainte

Régionales et départementales : révélations sur de « faux électeurs » à Toulon

22 décembre 2021 | Par Simon Fontvieille

Lors des élections régionales et départementales, les candidatures de Renaud Muselier (ex-LR) et de Michel Bonnus (LR) ont réuni dans un bureau de vote toulonnais plus de 85 % des suffrages au second tour. Au cours d’une enquête de plusieurs mois, Mediapart a rencontré des habitants qui, d’après les registres électoraux, ont voté. Mais qui nous expliquent, éléments de preuves à l’appui, ne s’être jamais rendus aux urnes. Renaud Muselier dit tout ignorer de l’affaire. Michel Bonnus et le maire de Toulon Hubert Falco ne nous ont pas répondu. 

Dans le quartier populaire de la Beaucaire à Toulon (Var), avec plus de mille inscrits, le bureau 37 est le plus important. Selon les résultats officiels des élections des 20 et 27 juin 2021, le taux d’abstention du bureau 37 a oscillé entre 66 et 72 %. La liste conduite aux régionales par Renaud Muselier y a réalisé un score exceptionnel, en réunissant 71 % des voix au premier tour, puis 85 % au second. Quant au sénateur Bonnus, ses résultats furent plus brillants encore pour les départementales. Dans ce même bureau 37, Michel Bonnus a recueilli 76 % des suffrages exprimés au premier tour, puis 87 % au second. Une performance sans égal.

Mis en alerte par un précédent scrutin problématique qui vient de déboucher sur un dépôt de plainte, nous avons procédé à une analyse minutieuse des listes d’émargement du bureau 37 pour le premier et le second tour des deux scrutins. Pour ces quatre cahiers, le nombre total de votants oscille entre 287 et 350 personnes. Gribouillis grossiers, signatures différentes entre les élections régionales et départementales, ou entre le premier et le second tour… Parfois, pour une seule personne, nous avons identifié quatre signatures distinctes. Cette étude nous a permis d’isoler un groupe de 72 électeurs présentant des signatures illogiques.

Renaud Muselier, à Marseille, après avoir voté pour le premier tour des élections régionales, le 20 juin 2021. © Photo Clément Mahoudeau / AFP

Après quoi, pendant plus de trois mois, nous avons arpenté les rues de la Beaucaire, gravi les étages des immeubles des cités toulonnaises, frappé aux portes de ses habitants. Au terme de cette recherche, nous avons pu identifier au moins quinze personnes avec des signatures incohérentes apparaissant au niveau de leurs noms sur les cahiers d’émargement.

À chaque fois, ces personnes dont l’identité a été usurpée ou leur premier cercle nous ont affirmé qu’elles n’avaient pas pris part aux opérations de vote de juin 2021. Qu’elles ne s’étaient pas rendues au sein de l’école maternelle La Beaucaire, un petit édifice de béton jaunâtre agrémenté de quelques oliviers au sein d’un quartier construit en 1969 dans la banlieue ouest de Toulon pour faire face à l’afflux des rapatriés d’Algérie et loger les fonctionnaires des différents corps de l’État. Un quartier qui compte aujourd’hui quelque 4 000 habitants. 

Trois mères au foyer, une vendeuse, une assistante dentaire, une aide à domicile, un réparateur de bateaux, un électricien et six autres personnes sans emploi ont accepté de répondre à nos questions, de consulter les listes d’émargement, de nous confirmer leur non-participation aux opérations de vote, et de nous présenter leur pièce d’identité. À une seule condition : que leur patronyme ne soit pas mentionné dans cet article. « J’habite à la Beaucaire depuis longtemps et je sais comment ça fonctionne ici, nous confie Maryam*, qui fait partie de ces « faux électeurs ». Je veux rester anonyme car je n’ai aucune confiance dans les gens qui tiennent ce quartier. De quoi ai-je peur ? Eh bien, je n’ai tout simplement pas envie de voir ma voiture brûler. »

Huit personnes ont cependant attesté par écrit qu’elles étaient prêtes à témoigner devant la justice dans l’éventualité où une plainte serait déposée contre Mediapart à la suite de la publication de cet article.

À chaque rencontre avec une personne dont la signature a été travestie, la même scène se joue. Tout d’abord, les personnes expriment leur inquiétude en apprenant l’objet de notre venue. « Vous voulez dire que l’on a usurpé mon identité ? », s’affole Khadija* en entrebâillant la porte de son appartement.

Après la découverte des gribouillis sur les listes d’émargement, l’inquiétude se mue en stupeur. « Je suis formelle, aucune de ces quatre signatures n’est la mienne », nous assure Marie* en nous présentant son véritable paraphe sur son passeport et son permis de conduire. « Contrairement à ce qu’indiquent ces listes, je n’ai voté ni au premier, ni au deuxième tour de ces élections : je ne vis plus à Toulon mais dans le nord de la France », continue-t-elle.

« J’ai été opéré d’un kyste il y a quelques mois, je peux à peine marcher, nous explique pour sa part Benjamin* en boitillant devant la table de sa salle à manger recouverte de compresses et de médicaments. Aider ma mère à faire les courses est déjà compliqué pour moi, alors vous pensez vraiment que je vais aller voter pour des élections ? Qui étaient les candidats ? »

Assise sur le canapé de son salon aux côtés de ses enfants, Fatima* fouille dans ses souvenirs et la mémoire de son téléphone. « Mais, enfin ! Je n’ai pas pu voter le 27 juin, j’étais à l’autre bout du département avec mon mari et mes petits ! », se souvient-elle en nous montrant ses photos de vacances, ainsi qu’une attestation de réservation nominative dans un camping du Var.

« J’ai souvent entendu dire que l’équipe en place avait des pratiques plus qu’inhabituelles lors des élections dans le quartier, mais je n’ai jamais vraiment su si c’était des rumeurs ou si c’était vrai. Maintenant, je sais que c’est la vérité », nous confie Marthe*, locataire d’un appartement dans l’une des tours HLM de la cité.

Enfin, la plupart des personnes éprouvent un sentiment de colère et d’indignation. « Mon abstention est délibérée, et elle ne regarde que moi, s’insurge Fatima*. Elle s’explique parce que je ne me retrouve plus dans l’offre politique. »

« De tels agissements, ce n’est pas la République, ce n’est pas la France ! », s’étrangle Yasmine*, jeune femme originaire du Maghreb ayant obtenu récemment la nationalité française. « C’est un viol de la souveraineté des citoyens. C’est inadmissible ! », renchérit la mère de l’une des victimes.

L’une des personnes concernées par ces faits a accepté de témoigner sous sa véritable identité. Il se nomme Kamel Melhaa, il est caporal-chef de l’Armée de terre. Né en 1989 en Algérie, naturalisé français à l’âge de 18 ans, cet ancien chasseur alpin a combattu au nom de la France au Mali. La barbe noire finement taillée, il analyse d’un regard sévère les listes d’émargement que nous lui présentons.

Le quartier de la Beaucaire à Toulon. © Photo Simon Fontvieille

Pour le second tour des élections régionales et départementales, un gribouillis est posé devant sa signature. « Ma signature n’a rien à voir avec ça !, nous déclare-t-il, indigné. Le 27 juin 2021, je suis resté chez moi afin de m’occuper de ma fille. » Avant d’ajouter : « Quand je pars en opération extérieure, je risque ma vie pour la France, je me bats pour notre pays. Que des médiocres aient pu violer mon droit de vote dans le seul intérêt de politiciens, cela me dégoûte et provoque en moi une grande colère. »

Comme d’autres électeurs du bureau 37 que nous avons rencontrés, M. Melhaa nous a déclaré qu’il avait l’intention de déposer plainte pour usurpation d’identité, faux et usage de faux.

Mais que s’est-il passé ? Qui a pu procéder à de telles manipulations dans un quartier, qui, de toute façon, vote massivement pour Hubert Falco (Horizons, ex-LR), maire de Toulon depuis 2001, ainsi que pour tous les candidats qu’il soutient ?

Lors des deux tours des élections départementales, le bureau 37 dédié à ce scrutin était présidé par Alain Dho, conseiller municipal dans l’équipe d’Hubert Falco depuis 2008. Lors du second tour des élections départementales, afin de garantir la sincérité du vote, Alain Dho, médecin généraliste dont le cabinet est installé à la Beaucaire depuis plus de quarante ans, était assisté dans sa mission par une secrétaire, Yasmina Mejri, ancienne militante socialiste devenue responsable de l’antenne des services municipaux dans le quartier.

Lors du premier tour des élections régionales et départementales, aucun membre d’un parti d’opposition n’était présent en permanence dans le bureau 37. Lors du second, aucun n’était présent du tout.

Interrogés par Mediapart, les services de Renaud Muselier assurent n’être « absolument pas au courant de cette affaire ». Interrogés sur ce qui a pu se produire dans le bureau 37, Hubert Falco, Michel Bonnus et Alain Dho n’ont pour leur part pas donné suite à nos sollicitations, pas plus que Yasmina Mejri.

Ces bulletins n’ont pas changé le cours des élections. Le sénateur Bonnus a été confortablement réélu au conseil départemental du Var. La liste de Renaud Muselier, elle, a emporté la Région. « Les Toulonnaises et les Toulonnais, qui ont connu l’expérience désastreuse du FN [entre 1995 et 2001], ne s’y sont pas trompés en plaçant Renaud Muselier en tête », s’est aussitôt félicité Hubert Falco, lui-même présent sur la liste de Renaud Muselier dans le Var.

Dans les médias nationaux, Hubert Falco ne manque jamais une occasion de rappeler qu’il a ravi la ville de Toulon au Front national en 2001. Ce qu’il n’évoque en revanche jamais, c’est qu’il a véritablement débuté sa carrière politique aux côtés de Maurice Arreckx, dont il a été le premier vice-président au conseil général du Var à partir de 1992, puis le successeur à la tête du département en 1994.

Tract électoral de Hubert Falco, avec Michel Bonnus et Alain Dho. © DR

Arreckx, figure de l’UDF lié au grand banditisme, a longtemps régné seul sur la vie politique varoise. Mort en 2001, il fut maire de Toulon de 1959 à 1985 ; président du conseil général du Var de 1985 à 1994 ; sénateur de 1986 à 1995 ; puis détenu de la prison des Baumettes à Marseille à partir de 1994 pour des condamnations en lien avec sa pratique illégale du pouvoir.

Michel Bonnus, quant à lui, est un bistrotier de 56 ans issu d’une famille de rugbymen et de patrons de bar toulonnais. Lui et ses proches sont à la tête d’un vaste empire de sociétés civiles immobilières, de restaurants et de débits de boissons, s’étendant de l’opulente station balnéaire de Hyères-les-Palmiers aux abords du port militaire de Toulon. Un empire aux contours parfois flous : certaines sociétés dont M. Bonnus est gérant ou dans lesquelles il possédait des participations financières à la date de son élection au Sénat sont en effets annotées, dans sa déclaration d’intérêts et d’activités, comme des « coquilles vides » par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP).

Cintré dans son costume croisé à rayures, le sénateur Bonnus ne manque jamais une occasion, lors de ses interventions au palais du Luxembourg, de se considérer comme le porte-parole des cafetiers varois et de s’exprimer comme tel. Pour le seconder dans ses travaux parisiens, Bonnus a pu s’appuyer sur les compétences de l’ancien directeur général des services de Maurice Arreckx, Patrick Heintz, qui fut son collaborateur parlementaire au tournant des années 2020 et 2021.

C’est à l’occasion des élections municipales de 1995 que Michel Bonnus débute sa carrière politique. Propriétaire d’un bar branché où joueurs du Rugby Club toulonnais (RCT) et François Trucy, successeur UDF de Maurice Arreckx à la mairie de Toulon, ont leurs habitudes, il est recruté sur la liste de l’édile. Les connexions de M. Bonnus sont activées afin de favoriser la réélection de M. Trucy.

Battu à la faveur d’une triangulaire, François Trucy cède son fauteuil de maire au candidat désigné par le FN, Jean-Marie Le Chevallier. Michel Bonnus ne fera son retour qu’en 2001. Il est en effet sur la liste d’Hubert Falco lorsque ce dernier s’empare de la mairie de Toulon. D’abord conseiller municipal, l’ambitieux limonadier devient adjoint chargé de la jeunesse en 2008.

La gauche s’effondre et Michel Bonnus emporte une première fois le canton de Toulon-2 en 2011. Michel Bonnus accueille alors à bras ouverts les jeunes gens de la cité de la Beaucaire dans ses établissements et engage d’influents « grands frères » en tant que videurs. Parfois au mépris de la loi**.  Cela ne l’empêche pas de devenir adjoint aux sports et aux espaces verts en 2014, puis président du puissant office HLM Var-Habitat en 2015.

Beaucoup lui prêtent l’ambition de devenir le prochain maire de Toulon.

*Afin de garantir l’anonymat de nos interlocuteurs, leurs prénoms ont été modifiés.

**Le 5 mai 2014, M. Bonnus a été condamné par la Cour d’appel d’Aix-en-Provence, en tant que gérant de la société propriétaire du bar de plage Le Cabanon, pour plusieurs infractions au droit du travail. La personne employée pour assurer la sécurité du lieu, par ailleurs animateur sportif à la mairie de Toulon et gérant d’une salle de boxe à la Beaucaire, ne disposait notamment d’aucune qualification professionnelle pour exercer un tel emploi. 

Élections législatives de 2017 à Toulon : deux électeurs déposent plainte

22 décembre 2021 | Par Simon Fontvieille

Selon nos informations, une plainte a été déposée le 24 juin 2021 par deux électeurs toulonnais : leurs voix ont été comptabilisées aux élections législatives de 2017 au bénéfice de Geneviève Levy (LR), alors qu’ils expliquent ne pas avoir voté. Plusieurs autres personnes ont fait état de faits similaires en mars 2020 dans « Le Monde diplomatique », mais l’enquête judiciaire semble piétiner. Le président du bureau de vote où se sont déroulés ces faits se dit « abasourdi ». Les élus ne répondent pas.

Cheveux châtains mi-longs et lunettes à fine monture, assise très droite sur une des chaises de sa salle à manger, Marie* (voir Boîte noire) ne décolère pas. « Je suis furieuse, lance la quinquagénaire. Des gens ont volé mon identité, voté à ma place et grossièrement imité ma signature. Je suis choquée, scandalisée au plus profond de moi-même ! Ce qui s’est passé lors des élections législatives de 2017 est tout simplement inadmissible. » 

Marie est une électrice inscrite dans le bureau de vote n° 117 de la ville de Toulon. Situé dans l’école primaire Marius-Longepierre, au cœur des Œillets, un quartier populaire de l’est de la ville, ce bureau regroupe neuf cents inscrits et a l’habitude de livrer des scores époustouflants au maire, l’ancien sénateur Hubert Falco, et aux candidats qu’il soutient.

Le 24 juin, Marie et Thomas*, un ancien militaire lui aussi électeur aux Œillets, ont déposé plainte auprès du parquet de Toulon pour usurpation d’identité, falsification d’écriture et usage d’écriture falsifiée, suscitant l’ouverture d’une enquête préliminaire.

Alors que pour le second tour des élections législatives de 2017, des gribouillis leur tiennent lieu de signatures dans le cahier d’émargement du bureau 117, ces citoyens attestent par écrit n’avoir jamais participé à ce scrutin. « Les politiques m’écœurent, nous confie Marie. Voilà pourquoi je ne suis pas allée voter. À la place, j’ai passé toute la journée dans l’arrière-pays, chez mon père. »

Thomas et Marie font partie des personnes en face du nom desquelles un gribouillis a été réalisé sur le registre utilisé lors des élections législatives de juin 2017 dans l’école primaire Marius-Longepierre, fait révélé par l’auteur de cet article le 25 février 2020 dans Le Monde diplomatique. Lors de ces élections, Mme Geneviève Levy, députée depuis 2002 de la première circonscription du Var et candidate à sa réélection investie par Les Républicains (LR), première adjointe d’Hubert Falco, se présentait au suffrage. 

En ballottage face à la candidate En Marche ! Élisabeth Chantrieux, Mme Levy et son suppléant Christophe Moreno, actuel adjoint chargé des élections, avaient été ardemment soutenus par Hubert Falco. Dans le bureau 117, ils avaient pulvérisé leur score du premier tour (31,91 %) pour réaliser au second une performance spectaculaire : 85,67 %. Chargé de veiller au bon déroulement du deuxième tour du scrutin, Medhi Jemiai présidait ce bureau de vote, assisté par Mme Hinda Smadhi, alors employée municipale.

À l’époque, une étude minutieuse des listes d’émargement de ce bureau nous avait permis d’isoler un panel de cinquante-neuf signatures suspectes réalisées le 18 juin 2017, jour du second tour des élections législatives. Après plusieurs mois à frapper aux portes des habitants de l’Est toulonnais, nous avions rencontré dix personnes nous ayant certifié ne pas avoir participé à ces élections. Après leur avoir montré les listes, ces mêmes personnes nous avaient montré, cartes d’identité à l’appui, que les signatures présentes au niveau de leurs noms étaient en réalité de grossiers griffonnages.

Capture d’écran du site « Les amis du maire Hubert Falco ». Le maire de Toulon et Geneviève Lévy après la victoire de celle-ci lors de l’élection législative de 2017 dans la première circonscription du Var. © Photomontage Mediapart

Nous avions identifié un onzième individu, un homme abattu par balles dans la cité des Œillets le 21 novembre 2018. Sa famille nous avait affirmé qu’il n’était jamais allé voter de sa vie et que les signatures accolées à son nom dans le cahier d’émargement n’étaient pas les siennes. L’information était exacte et aisément vérifiable. En effet, il était impossible que cet homme soit allé voter le 18 juin 2017 puisqu’il était alors en prison, comme l’atteste son billet de sortie.

Contacté afin de recueillir sa version des faits, Medhi Jemiai, s’il juge probable qu’il se soit absenté quelques instants, jure ne rien avoir remarqué d’anormal dans le bureau 117 ce fameux 18 juin 2017. « Je suis complètement abasourdi, jure l’ancien président du bureau de vote. Je n’ai aucune idée sur la façon dont ces manipulations électorales, dont j’apprends l’existence avec vous, ont pu se produire. » Hinda Smadhi, elle, n’a pas donné suite à nos sollicitations.

À l’époque, une première enquête préliminaire est ouverte et le SRPJ de Marseille est chargé des investigations.
Après avoir refusé de répondre à nos sollicitations dans le cadre de l’enquête du Monde diplomatique, Geneviève Levy et Hubert Falco critiquent nos informations durant la campagne des municipales, à longueur d’interventions publiques et de tracts électoraux. Hubert Falco n’a de cesse de dénoncer les « messagers du caniveau »« la férocité d’une haine débordante » et le « déversoir de fiel ».

Dans un courrier daté du 7 février 2020, son avocat Thierry Fradet nous écrit que la réponse de son client « sera judiciaire », avant de se montrer menaçant : « Lorsque l’on emprunte un chemin aussi scabreux, on fait forcément de mauvaises rencontres. » Appelé à se positionner sur ces propos quelques semaines plus tard par le Club de la presse du Var, M. Jean-Michel Garry, bâtonnier de l’ordre des avocats à Toulon, estime que les « mauvaises rencontres » évoquées par son confrère se réfèrent à la possibilité qu’aurait l’auteur de cet article de « comparaître devant les tribunaux correctionnels ».

Le 28 février 2020, sur le site du quotidien local Var-Matin, Geneviève Levy, après avoir démenti toute irrégularité lors de sa réélection de 2017, nous qualifie quant à elle de « journaliste militant » œuvrant dans « le seul et unique but de [la] salir ». Elle réaffirme qu’« une procédure judiciaire a été ouverte par Hubert Falco, contre l’ensemble des allégations mensongères qui émaillent cette campagne de caniveau ». Ce qui est totalement faux.  Aucune plainte pour diffamation contre Le Monde diplomatique et les auteurs de l’article n’a été déposée.

Contactés afin de recueillir leurs versions des faits, Hubert Falco, Geneviève Levy et Christophe Moreno ne nous ont pas répondu.

Var-Matin, pour sa part, n’a pas repris les révélations sur ces faits survenus lors des législatives de 2017. Le journal s’est contenté de les mentionner à travers les déclarations de Geneviève Levy et l’évocation d’une lettre commune adressée par quatre opposants de Hubert Falco, eux aussi candidats aux élections municipales, au préfet du Var, dans laquelle ils demandaient au représentant de l’État de porter une attention particulière à la sincérité du scrutin à venir.

Depuis mars 2020, le principal quotidien de la métropole toulonnaise, titre du groupe Nice-Matin et propriété du milliardaire Xavier Niel, n’a consacré qu’un seul article, de quelques lignes, aux faits dénoncés dans la plainte déposée relative aux opérations électorales de 2017. 

Interrogé sur les raisons de cette couverture médiatique, Denis Carreaux, directeur des rédactions du groupe Nice-Matin, n’a pas donné suite à nos sollicitations.

À Toulon, ce silence médiatique, couplé à l’atonie de l’opposition, a pour effet de marginaliser les révélations sur cette élection et semble développer un sentiment d’impunité. Ainsi, dès le 27 mai 2020, en pleine séance d’installation du nouveau conseil municipal, Hubert Falco, réélu quelques semaines plus tôt maire de Toulon, lance, dans l’indifférence générale, cette plaisanterie à Geneviève Levy, alors chargée de faire procéder à l’élection des adjoints : « Tiens, tu ne veux pas remettre l’urne dans le bon sens ? Autrement, on va vous accuser de bourrer les urnes… »

Tout cela n’a pas non plus entravé le parcours politique de Hubert Falco. Le 16 octobre 2020, celui qui fut juge à la Cour de justice de la République, a reçu des mains de l’ancien premier ministre Édouard Philippe les insignes de chevalier de la Légion d’honneur. Puis, au cours de l’été 2021, il est devenu un fervent soutien d’Emmanuel Macron.

L’enquête journalistique est difficile à poursuivre. Ainsi, en février 2021, lorsque l’auteur de ces lignes cherche à recueillir la version des faits de Fatma Allami, membre du bureau 117 lors des élections législatives de 2017, il se fait menacer physiquement par une personne de l’entourage de cette employée municipale habitant les Œillets, et reçoit quelques jours plus tard une convocation de la police nationale.

S’y rendant, il se retrouve en face d’un sympathique officier s’entretenant de façon informelle avec lui et lui signifiant qu’il le convoquerait pour une audition officielle dans quelques jours. Cependant, le jour convenu, une heure avant que la réelle audition n’ait lieu, ce policier nous informe de son report sine die, des « vérifications » devant être effectuées. À l’heure actuelle, cette audition n’a toujours pas eu lieu, aucune enquête n’a été diligentée.

Depuis Grenoble où elle mène désormais une existence loin du tumulte politique toulonnais, l’ancienne candidate LREM Élisabeth Chantrieux souhaite que la justice passe. « C’est une bonne chose que des citoyens se mobilisent pour défendre leurs droits. Ce que j’espère, c’est que toute la lumière soit enfin faite sur ce qu’il s’est passé lors du second tour des élections législatives de 2017. Et que les juges ne se limiteront pas à tomber sur les sous-fifres, mais qu’ils remonteront jusqu’aux vrais responsables, si les faits dénoncés étaient confirmés. »

La plainte déposée au mois de juin par les deux électeurs toulonnais permettra de relancer une enquête qui piétine. Le 13 octobre 2020, la division économique et financière du SRPJ de Marseille dit avoir demandé par courrier postal à des électeurs du quartier des Œillets s’ils avaient bel et bien voté le 18 juin 2017. Pourtant, Marie et Thomas assurent n’avoir jamais reçu ce courrier.

Bernard Marchal, procureur de la République de Toulon jusqu’en novembre, se mure quant à lui dans le silence. « Malgré mes demandes répétées, à aucun moment je n’ai réussi à entrer en contact avec lui », explique Me Philippe Chaudon, l’avocat des deux plaignants. « Je crois que l’affaire a été classée… », nous a récemment confié Bernard Marchal, sans donner plus de précisions. Alors contacté à de multiples reprises afin d’avoir une confirmation de l’état d’avancement de l’affaire et des informations sur le traitement de la plainte, Bernard Marchal a refusé de nous répondre. À la fin du mois de novembre, il est parti à la retraite.

Les 20 et 27 juin 2021, à l’occasion des élections régionales et départementales, le procédé a visiblement été de nouveau utilisé : des citoyens de la Beaucaire déclarent que leur vote a été comptabilisé alors qu’ils n’ont jamais voté.

Nouvel article dans Mediapart juin 2022

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Le cuisinier, son suicide et le baron local

2 juin 2022 | Par Simon Fontvieille

Deux ans après le suicide de son cuisinier qui avait révélé l’existence d’un vaste système de détournement de fonds publics présumé, Hubert Falco, maire de Toulon depuis 2001 et ancien président du département du Var, est convoqué, vendredi 3 juin, à une audience de fixation au tribunal de Marseille. Les proches du cuisinier et un syndicat continuent de réclamer la clarté sur les circonstances exactes de sa mort. Mediapart a retracé les dernières années de sa vie.

« Je réitère officiellement ma demande d’ouverture d’une enquête sur les conditions dans lesquelles M. Laurent Defraize s’est donné la mort le 11 mars 2020, de façon à ce que toute la lumière soit faite sur les éventuels liens de cause à effet entre son rôle de lanceur d’alerte, les pressions qu’il a de ce fait reçues, et les conséquences dramatiques qui s’en sont suivies. » Le 11 avril dernier, dans un courrier adressé à Mme Chantal Lassoutanie, présidente du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) du conseil départemental du Var, c’est par ces mots que Mme Faouzia Mehazem, responsable du syndicat Unsa au sein de cette collectivité locale, a réclamé que toutes les zones d’ombre entourant la mort de l’ancien chef cuisinier du département du Var soient explorées.

Une réclamation qui fait suite à d’autres, formulées dès le 12 mars 2020, et qui, pour le moment, n’a pas trouvé d’écho. « Cet événement ne s’apparente pas à un accident de travail, de service ou de maladies professionnelles ou à caractère professionnel », estime ainsi Mme Lassoutanie dans une missive du 16 novembre 2020.

Laurent Defraize avec Hubert Falco, Jean-Claude Gaudin et Alain Juppé au milieu des années 1990. © Document Mediapart

Vêtu d’un tee-shirt arborant le logo du conseil départemental du Var, Laurent Defraize, le 11 mars 2020, a en effet été retrouvé pendu sur la terrasse de son domicile, niché dans les collines surplombant Toulon. Depuis 2016, le cuisinier dénonçait l’existence d’un détournement de fonds publics présumé dont il avait été un rouage pendant près de quinze ans.

« J’étais responsable des cuisines du conseil départemental et nous préparions quotidiennement les repas d’Hubert Falco lorsqu’il était président du départementmais quandil a quitté ses fonctions en 2002 suite à son élection à la mairie de Toulon, on a continué comme avant,expliquait Laurent Defraize le 26 février 2020, quelques jours avant sa mort, aux officiers de la brigade financière de Marseille. Nous préparions les repas, Hubert Falco mangeait à la vue de tout le monde à la cafétéria du conseil départemental. Le second repas pour son épouse, Mme Falco de Peretti, était servi dans ses locaux qui se trouvaient au rez-de-chaussée. Après mon départ des cuisines en juin 2017, c’est mon ancien adjoint qui se chargeait de la confection des repas. Pour les soirs, les week-ends et les jours fériés, les repas étaient préparés d’avance et mis dans un frigo dédié aux époux Falco situé dans les cuisines du département. M. Falco avait les clés pour accéder aux cuisines et récupérer ses repas. »

« Pendant de nombreuses années, je ne me suis même pas demandé si continuer à nourrir Hubert Falco avec les denrées du département alors qu’il n’était plus un élu de cette collectivité était légal ou non, nous expliquait Laurent Defraize au cours d’une rencontre en 2019. C’était comme ça, c’était le boulot. C’était pour Falco, pour le patron. »

« Je suis président depuis 2002 de l’entraide des anciens élus du conseil départemental, s’était justifié Hubert Falco en octobre 2019. Et à ce titre, ma présence dans les locaux du département est justifiée. J’y ai naturellement déjeuné. » Si Hubert Falco n’a pas jugé bon de mentionner cette fonction sur son site internet, en 2004, l’actuel maire de Toulon a été nommé président honoraire du conseil départemental du Var par arrêté préfectoral. Mais en la matière, le code général des collectivités territoriales est catégorique : « L’honorariat n’est assorti d’aucun avantage financier imputable sur le budget du département. »

Les découvertes de l’enquête de police

En plus de ces repas, d’après les investigations de la division de lutte contre la criminalité financière de Marseille, Hubert Falco, une fois la présidence du département du Var quittée, aurait également bénéficié pendant de longues années des prestations d’un maître d’hôtel et d’un cuisinier de la collectivité, affectés à son service exclusif. Il aurait, selon les enquêteurs, aussi utilisé un marché public passé entre l’institution et une entreprise de pressing pour faire laver son linge personnel, tel que ses débardeurs, ses chaussettes ou encore ses pyjamas. Pour les seuls frais de bouche, les policiers estiment la somme qui aurait été détournée au bénéfice de Hubert Falco à 1 500 euros par mois, soit l’équivalent de plus de 300 000 euros entre 2002 et 2018.

Dans ce dossier, Hubert Falco, qui n’a pas répondu à nos questions, est présumé innocent, comme tous les protagonistes mentionnés dans cet article.

Un bordereau indiquant « 2 chapon, 2 entrecôtes H.Falco ». © Document Mediapart

Laurent Defraize entre au conseil départemental du Var en 1992. Il a 21 ans, vient de décrocher son diplôme de cuisinier et de terminer son apprentissage auprès du chef étoilé Jean Vettard, un des papes de la gastronomie lyonnaise, qui l’a couvert d’éloges. La collectivité varoise est alors dirigée par Maurice  Arreckx (UDF), condamné en 1997 et en 2000 pour sa pratique du pouvoir en lien avec le milieu criminel.

D’abord agent d’entretien, Laurent Defraize gravit les échelons, marque les esprits par son sens du travail et intègre les cuisines peu après l’élection d’Hubert Falco, dauphin de Maurice Arreckx, à la tête du département en 1994. « Laurent Defraize avait hérité de sa mère, alors secrétaire de Patrick Heintz – le puissant directeur général des services de Maurice Arreckx avant d’être celui de Hubert Falco –, une éducation rigoureuse frappée du sceau de l’honnêteté, tandis que ses études de cuisine lui avaient conféré une très grande exigence professionnelle », se souvient Philippe Villechaize, ancien directeur de cabinet d’Hubert Falco au département.

Par son talent, sa passion, son charisme et son caractère de chef de brigade, Laurent Defraize s’impose rapidement comme un élément incontournable du conseil départemental. Lorsque le siège de ce dernier est transféré dans un autre quartier de la ville, c’est lui qui supervise la création des nouvelles cuisines. Lorsque Jean-Claude Gaudin, le puissant maire de Marseille, et Alain Juppé, figure du RPR, sont de passage dans le Var, c’est le maître-coq du département qui illumine leurs papilles. Travailleur acharné, Laurent Defraize ne compte ni ses heures ni ses week-ends. Il se partage entre la préparation des réceptions officielles organisées aux quatre coins du Var et celle des déjeuners des élus. Les présidents successifs de la collectivité, Hubert Falco, Horace Lanfranchi, puis Marc Giraud, sont comblés. « Mon beau-père vivait pour son travail », résume Jordan Stanojevic, un des beaux-fils de Laurent Defraize.

Cet engagement se fait au détriment du temps qu’il peut consacrer à sa vie privée, mais pendant près de vingt ans, sa progression au sein du département est ininterrompue. Au tournant des années 2010, Laurent Defraize est au faîte de sa gloire. « Il était devenu le chef des cuisines du conseil départemental, était aimé des élus et avait leur oreille, se souvient Patrick*, un ami de Laurent Defraize travaillant toujours au département. Laurent était à la fois craint, respecté et envié des autres fonctionnaires, se baladait vêtu de son tablier dans les couloirs, un crayon éternellement coincé au-dessus de son oreille, parlait de sa grosse voix qu’on entendait dans tout le bâtiment… Il détonnait, avait toujours un mot et un sourire pour chacun. À force de labeur et de génie créatif, Laurent Defraize était devenu un personnage central de l’institution. »

Une syndicaliste mise dans la confidence

Tout bascule en 2016. Faouzia Mehazem, secrétaire générale du syndicat Unsa au sein du conseil départemental, est interpellée par des fonctionnaires lui assurant que Hubert Falco déjeune presque quotidiennement à la cafétéria de la collectivité gratuitement.

« En 2016, cela fait six ans que je mange dans cette cafétéria et six ans que je vois Falco y manger aussi, nous raconte Béatrice*, l’un d’entre eux, dans un café d’une station balnéaire de l’Ouest varois éloignée des regards toulonnais. Il y déjeune seul, toujours à la même table du fond, assure-t-elle. Il se nourrit de plats diététiques, avec de la sole et des petits légumes. Je me demande alors pourquoi il vient ici alors qu’il est maintenant maire de Toulon… En plus, je ne le vois jamais payer. Nous, on a un badge et quand on prend quelque chose, le montant est débité dessus. Mais Falco, lui, ne badge jamais et fait sentir une sorte de sentiment de toute-puissance à chaque fois qu’il pénètre dans la pièce. Quand je suis allée demander des explications au responsable de la cafétéria, il m’a répondu que ça avait toujours été comme ça, avant d’ajouter que c’était un cuisinier du département qui lui confectionnait ses repas. J’ai eu exactement la même réponse de la part de mes cadres. Je me suis alors rendu compte que beaucoup savaient. Un jour, je n’ai plus supporté cela et j’ai décidé de raconter ce dont j’avais été témoin. »

Laurent Defraize a déclaré aux enquêteurs que ces photos étaient celles du frigo réservé à l’ancien président du Conseil départemental, Hubert Falco. © Document Mediapart

Au même moment, selon d’anciens collègues, la situation est explosive dans les cuisines. « Laurent avait peu à peu pris conscience du caractère anormal du travail qu’il effectuait pour Hubert Falco, et avec un de ses cuisiniers affecté à plein temps au service de l’ancien président, son équipe ne pouvait pas tourner comme il fallait et ça l’exaspérait, confie un ancien employé des cuisines du département. Depuis quelques années, une comptabilité distincte pour les frais et les denrées liés aux repas de Falco avait été établie, et l’information se propageait. »

Laurent Defraize a dit aux enquêteurs de la brigade financière que c’est au cours de l’année 2016 qu’il était entré en contact avec Faouzia Mehazem afin de dénoncer ces pratiques. Selon les procès-verbaux consultés, il lui communiquera des dizaines de factures et de documents comptables issus de l’économat du département. Sur ces derniers figurent le nom d’Hubert Falco et des initiales qui, selon le cuisinier, désignent le maire de Toulon. Laurent Defraize assure alors sur procès-verbal que chacune de ces factures correspond à une commande ou à une sortie de stock financée par le département au bénéfice de Hubert Falco ou de son épouse.

Sur un de ces documents, remis aux policiers, daté du 23 décembre 2015, on peut y lire : « H. Falco, Noël, 2 chapons ». À ces documents, Laurent Defraize joint des photos qui sont, selon ce qu’il a déclaré aux enquêteurs, celles du frigo réservé à l’ancien président du conseil départemental.

Dans les cuisines, l’ambiance se dégrade encore. Une employée expliquera aux policiers que Laurent Defraize est surchargé de travail puis qu’il est « mis au placard » au sein même de son service par ses supérieurs.

Dans un document écrit de sa main au feutre bleu que Mediapart a retrouvé, le cuisinier dit être victime de « harcèlement » de la part de « la direction », tandis que le contrat de son frère travaillant lui aussi dans les cuisines n’est pas reconduit par la direction des ressources humaines, contre toute attente.

Le 30 décembre 2016, Frédéric Casas, le responsable hiérarchique de Laurent Defraize, adresse au directeur général des services un rapport dans lequel il accuse le cuisinier de percevoir des enveloppes d’argent liquide de la part d’un de ses fournisseurs depuis dix ans, et dit soupçonner d’autres prestataires d’avoir fait de même. Dans une salve d’attestations, tous ces prestataires contestent l’existence de telles pratiques et louent le professionnalisme de Laurent Defraize. Les limiers de la brigade financière de Marseille eux-mêmes ne trouveront aucun élément étayant les accusations du rapport. Tout au plus une bouchère leur expliquera qu’elle remettait ponctuellement quelques dizaines d’euros à des employés des cuisines du département pour acheter des denrées hors marché public. 

Un rapport accablant et puis rien…

À la suite de la publication de ce rapport pourtant accablant dans ses conclusions, les plus hautes autorités du conseil départemental n’engageront d’ailleurs ni poursuite pénale ni procédure de licenciement à l’égard de Laurent Defraize. Pour ce dernier, même s’il n’en a « pas la preuve », comme il le dira aux policiers, les choses sont claires après ses dénonciations : « Je pense que ce rapport a été un moyen d’intimidation à mon encontre. » Ses proches se souviennent alors d’un homme abattu. « On aurait dit un officier à qui on avait arraché ses grades », se souvient Jean-Luc Sandoz, un ami de quinze ans.

Dans son vaste appartement, l’ancien lieutenant-colonel de gendarmerie Frédéric Casas, auteur du rapport et officier de l’ordre national du Mérite, se défend de tout mensonge dans l’élaboration de son écrit, comme il rejettera devant les policiers toute accusation de harcèlement ou de mise au placard de Laurent Defraize au sein de son service.

« C’est vrai que les sommes en jeu étaient sans doute modiques, mais c’était hors des clous !, se défend-il lorsque nous linterrogeons. De plus, j’ai moi-même grandement contribué à la mise en place de la comptabilité distincte pour les dépenses liées à Falco, et j’ai fait remonter oralement le problème de ces repas et du pressing à mes supérieurs, en vain », assure-t-il. 

S’il admet que son rapport a « pu être utilisé par certains responsables pour nuire à Laurent Defraize suite à ses révélations », il jure que ce n’était pas son intention. Après un instant, il lâche : « Si j’avais su l’enchaînement des événements et que Laurent se suiciderait, jamais je ne l’aurais écrit, ce fichu rapport ! »

« Laurent a très mal vécu ce moment. Jusqu’à la fin, il ne cessait de dire que son nom et son intégrité avait été salis et ne supportait pas de voir ceux qui avaient témoigné contre lui dans ce rapport être toujours en poste, explique Faouzia Mehazem, dont le syndicat a pris la défense du chef cuisinier. Du jour au lendemain, des gens que Laurent considérait comme ses amis se sont retournés contre lui, d’autres se sont détournés de lui car il était tombé en disgrâce, des rumeurs et des insultes infondées ont circulé sur son compte. Du jour au lendemain, il n’était plus rien. »

Le 19 mai 2017, son médecin lui diagnostique un « stress réactionnel avec troubles anxieux », des « troubles du sommeil » et de l’hypertension artérielle. Il lui prescrit un arrêt maladie et lui recommande une « mutation professionnelle urgente ». Sur décision de Marc Giraud, président du département, Laurent Defraize est renvoyé des cuisines. Le 31 mai, il vide son casier professionnel en larmes et quitte les cuisines qu’il avait créées, laissant derrière lui vingt-cinq années de sacrifices. 

Le lendemain, il débute une thérapie avec un psychiatre et commence à prendre des antidépresseurs. Des postes lui sont proposés au sein du conseil départemental, mais après les responsabilités qu’il a occupées, Laurent Defraize les voit comme autant de placards. « Quand je réalise que la situation est bloquée, début 2018, je demande à ce qu’il me rejoigne au sein du syndicat via une décharge totale de service, raconte Faouzia Mehazem. Pour moi, c’était une façon de le mettre à l’abri. »

L’offensive judiciaire 

Le 19 juillet 2018, l’affaire entre dans une nouvelle phase, Faouzia Mehazem demandant officiellement à Laurent Duplan, un des directeurs du conseil départemental, les fondements juridiques présidant aux prestations culinaires et de pressing dont bénéficieraient Hubert Falco et son épouse. Quelques jours plus tard, c’est Marc Giraud, le président LR de la collectivité, qui lui répond. « Depuis plus de trente ans, il est offert aux anciens élus de la collectivité la possibilité de manger au conseil départemental, généralement dans les salons du cinquième étage », assure l’élu. Et d’ajouter que « M. Falco préfère déjeuner, à ce titre et en dix minutes, à la cafétéria, d’un bol de riz, d’une tranche de jambon, accompagnée d’une bouteille d’eau minérale ».

Le 1er janvier 2019, sur le fondement de l’article 40 du code de procédure pénale, qui oblige tout fonctionnaire ayant connaissance de possibles faits criminels ou délictueux à les dénoncer, la responsable Unsa envoie l’ensemble du dossier au Parquet national financier.

« En 2018 et début 2019, nous avons rencontré de nombreux cadres du département avec Laurent afin d’éclaircir cette affaire, assure la syndicaliste. À chaque fois, ils étaient au courant des agissements que Laurent décrivait, mais ils étaient terrorisés. Au cours de certaines rencontres, j’ai vu que Laurent avait été impressionné par la peur qu’il lisait dans leurs regards. »

Au cours de l’été, Jean-Pierre* (voir en boîte noire), un ami de Laurent Defraize, s’étonne de la façon dont conduit l’ancien chef cuisinier. « Il regardait constamment derrière lui et dans les rétroviseurs, comme s’il avait peur de quelque chose ou d’être suivi », nous raconte le sexagénaire toulonnais, un nerf de bœuf accroché au-dessus de sa porte d’entrée « au cas où ». « J’ai alors eu la conviction qu’il s’était fait secouer, menacer. Mais quand je lui ai demandé si ça avait bien été le cas, Laurent, qui était un homme fier et pudique, ne m’a jamais répondu. »

Les menaces de mort reçues par Faouzia Mehazem. © Document Mediapart

En septembre, un nouvel épisode vient confirmer la fébrilité de Laurent Defraize. Les jeudi 26 et vendredi 27 septembre, Lorraine Gublin, journaliste pour « L’Œil du 20 heures » du journal de France 2, rencontre l’ancien cuisinier dans l’agglomération toulonnaise afin de réaliser un sujet sur les repas et frais de pressing supposés de Hubert Falco. « On s’était vus au cours de l’été et nous avions convenu d’une interview à visage découvert, raconte la journaliste. Mais quand j’arrive en septembre, Laurent opère un premier retour en arrière en disant qu’il veut avoir son visage flouté. J’accepte, il me raconte les faits dont il dit avoir été témoin et le tournage se passe bien. Mais quand il me rappelle le lundi, il m’annonce qu’il retire son témoignage. Il se montre très insistant, me le notifie par écrit et invoque un contexte familial très lourd. Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé au cours du week-end, il m’a assuré ne pas avoir reçu de menaces, mais Laurent n’était plus le même homme, il était bouleversé. La seule chose que je sais, c’est qu’il est remonté aux oreilles du conseil départemental que j’avais passé des coups de fil et que je m’intéressais aux repas de Falco. »

« Après s’être rétracté, Laurent m’a dit qu’il avait peur, glisse Faouzia Mehazem. Il me disait qu’en face, ils s’en tireront toujours. » L’affaire éclate tout de même dans la presse quelques jours plus tard. Le 16 octobre 2019, dans un article intitulé « Les secrets gelés du frigo d’Hubert Falco », Le Canard enchaîné révèle que Falco aurait déjeuné gratuitement à la cafétéria du département de 2002 à 2018. Le 18 octobre, dans un entretien intitulé « Nous attaquerons tous ceux qui mentent » accordé au quotidien local Var-Matin, Me Thierry Fradet, l’avocat d’Hubert Falco, indique : « Nous allons engager une procédure pour dénonciation calomnieuse, éventuellement diffamation et, selon ce que l’on va découvrir, faux et usage de faux contre la syndicaliste, le mystérieux responsable des cuisines et tous ceux qui ont participé à cela. » Et d’ajouter : « Personne n’est à l’abri. Le mandat que j’ai est très clair. C’est de n’épargner personne. »

Les proches de Laurent Defraize que nous avons rencontrés sont unanimes. Cette interview de l’avocat Thierry Fradet a terrorisé l’ancien chef cuisinier. « Quand il a lu cette interview, il s’est mis à transpirer abondamment, comme quelqu’un qui vient de faire du sport », raconte Sarah*, une amie de Laurent travaillant au conseil départemental. « Ses traits se sont tirés, la joie de vivre a quitté son visage d’un coup, complète Christian*, un autre de ses proches. Il a mis plusieurs minutes à reprendre une apparence normale, mais il a passé l’après-midi à lire et relire cet entretien. Un peu plus tard, il m’a dit qu’il s’était senti personnellement ciblé. »

À partir de ce moment, l’état psychique et physique de Laurent Defraize se dégrade fortement. « D’un coup, il s’est complètement fermé et bloqué, continue Christian. Il ne parlait plus, n’arrivait plus à aller à la selle. » « À la fin de l’année 2019, Laurent ne mangeait plus, n’avait plus d’énergie », se souvient les larmes aux yeux Isabelle*, une ancienne collègue de travail de Laurent. Le cuisinier enchaîne malaises, arrêts maladie et crises d’insomnie. Dans des SMS qu’il envoie, il confie avoir ses rares heures de sommeil peuplées de terribles cauchemars.

Au tournant des années 2019 et 2020, une autre série de détails inquiétants interpellent les amis du chef déchu. D’après les témoignages que nous avons collectés auprès d’anciens collègues, Laurent Defraize se serait mis à vérifier quotidiennement son compteur de gaz, à surveiller les abords de sa maison, à vouloir changer les serrures de son domicile et à dormir tout habillé dans son lit. Même si l’ancien cuisinier a toujours refusé d’en parler, la plupart des proches que nous avons interrogés nous ont confié avoir l’intime conviction que Laurent Defraize a été menacé, d’une façon ou d’une autre.

Hubert Falco au palais de l’Élysée, le 7 mai 2022. © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

Face aux enquêteurs de police, l’épouse de Laurent Defraize a détaillé l’état d’esprit de son mari à la fin de l’année 2019. « M. Falco Hubert, par l’intermédiaire de son avocat, disait que tout était mensonger et qu’il y aurait des conséquences pour les personnes ayant dénoncé ces faits », déclare-t-elle. Avant de préciser : « À partir de là, mon mari a fait un burn out, il avait peur pour nous, pour sa famille, de représailles. Il avait peur qu’on parle de nous dans les journaux, que les enfants soient exposés, il parlait de danger pour nous tous. » Contactée par Mediapart, elle a catégoriquement refusé de nous répondre.

Des menaces de mort

En janvier 2020, Faouzia Mehazem reçoit des menaces de mort dans la boîte aux lettres de son domicile. « Tes amis des médias, c’est ta tombe qu’ils vont photographier et plus ton portrait sale balance », assure entre autres un tract anonyme au-dessus de la photo d’une femme égorgée dans une baignoire. La syndicaliste dépose plainte pour menaces de mort réitérées le 28 février, le parquet de Toulon classant l’affaire quelques mois plus tard. « Comme tous les membres de l’Unsa, Laurent a été au courant de ces menaces », explique un de ses anciens camarades.

Le 26 février, Laurent Defraize est auditionné par les enquêteurs de la brigade financière de Marseille et raconte ce dont il assure avoir été témoin au conseil départemental du Var. « En sortant, il n’arrêtait pas de pleurer, il tremblait, se remémore Faouzia Mehazem dans un sanglot. D’un côté, il était heureux d’avoir parlé, mais de l’autre, il disait que tout ça était trop dur et trop long. Que ceux d’en face allaient nous faire morfler et que s’il lui faisait perdre sa maison, alors sa famille volerait en éclats. »

Moins de quinze jours plus tard, Laurent Defraize était retrouvé pendu chez lui.

Au cours de l’enquête menée pour déterminer la réalité des avantages indus dont aurait bénéficié Hubert Falco de la part du conseil départemental, trois hauts fonctionnaires de cette collectivité ont révélé aux policiers de la brigade financière de Marseille leur crainte de subir des représailles s’ils dénonçaient ces pratiques dont ils ont confié avoir connaissance.

Hubert Falco a assuré pour sa part aux policiers que les documents issus de l’économat du département et fournis par Laurent Defraize sont des faux qui étaient destinés à couvrir un vaste trafic de denrées organisé par ce dernier, et que les déclarations de son ancien chef cuisinier sont mensongères. Une version contredite par une dizaine de témoins auditionnés dans le cadre des investigations policières et par les anciens collègues de l’ancien cuisinier, dont son frère, Cyril Defraize, qui a longtemps été vacataire au sein des cuisines du conseil départemental et qui avait déjà dénoncé en 2017 les supposés avantages indus dont aurait bénéficié Hubert Falco. Le parquet de Toulon n’avait donné aucune suite à cette dénonciation.

En 2021, au cours de leurs investigations, comme nous avons pu le consulter sur un procès-verbal, les enquêteurs de la brigade financière de Marseille ont en revanche bel et bien constaté la disparition de pièces comptables au sein du service des cuisines du conseil départemental du Var, seules celles de l’année 2016 ayant été retrouvées. De plus, les policiers ont constaté que deux de ces documents comptables avaient été falsifiés au cours de l’année 2021, « visant à minorer les vrais motifs des heures supplémentaires du maître d’hôtel au service de M. Falco ».

Le 8 octobre 2021, sur l’autorisation du parquet de Marseille et le fondement de l’article 706-154 du code de procédure pénale, les enquêteurs ont procédé à la saisie de plus de 55 000 euros sur un compte personnel de Hubert Falco.

Au tribunal judiciaire de Marseille, le 15 mars 2022, dans le cadre d’une procédure de reconnaissance préalable de culpabilité, Alain Pruvost, ancien directeur général des services du département du Var, Frédéric Casas, ancien directeur des événements et des moyens d’appui, et Pierre Chevallier, son adjoint, ont été reconnus coupables de détournement de fonds publics ou de complicité de détournement de fonds publics, et condamnés à des peines d’amende de 10 000 euros avec sursis. Ils ont notamment reconnu avoir validé des dépenses au bénéfice d’Hubert Falco qu’ils savaient indues.

Vendredi 3 juin, Hubert Falco, à qui il est reproché d’avoir bénéficié, en connaissance de cause, du produit d’un détournement de fonds publics, est convoqué devant la 6e chambre du tribunal correctionnel de Marseille pour une audience de fixation. Une date de jugement doit notamment y être déterminée. Le même jour, Marc Giraud, à qui il est reproché, en tant que président du conseil départemental, d’avoir détourné des fonds publics au bénéfice du maire de Toulon, est lui aussi convoqué au même type d’audience devant la même chambre.

Hubert Falco nie catégoriquement les faits et clame son innocence. M. Giraud, bien qu’ayant reconnu sur procès-verbal que la pratique des repas de M. Falco n’était « pas légale » et qu’il y avait mis fin en 2018 une fois qu’elle avait été « rendue publique », nous a assuré par la voix de son avocat, Me Jean-Claude Guidicelli, « qu’il ne sent pas concerné par ce dossier ». 

Mise en cause, Nathalie Falco de Peretti, l’épouse de M. Falco, a dénoncé par le passé « des accusations tout à fait farfelues », sans vouloir répondre à nos questions.

L’association de lutte contre la corruption Anticor s’est constituée partie civile.

« Mon frère était un homme généreux, capable de soulever des montagnes, il n’a jamais été dépressif de sa vie, eu de pulsions suicidaires ou fait des burn outse remémoreCyril Defraize, le regard perdu dans l’horizon. Tout ce qu’aimait Laurent, c’était cuisiner, la bonne bouffe, les amis, voyager. La vie quoi ! Il était parti à l’autre bout du monde pour adopter une petite fille, qu’il chérissait plus que tout.Mais toute cette histoire l’a brisé. Cette histoire l’a fait exploser. »

D’après le parquet de Toulon, chargé de diriger les investigations sur la mort de Laurent Defraize, si pour le moment aucun élément ne remet en cause le suicide de ce dernier, la procédure faisant suite au décès de l’ancien chef cuisinier de Hubert Falco n’est pas encore formellement classée sans suite.

Contactés plusieurs fois, Hubert Falco et Me Thierry Fradet n’ont pas souhaité s’exprimer.

Boite noire : *À la demande de certains de nos interlocuteurs, leur anonymat a été préservé.

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