Les cancans

Nous préférons à l’actualité sensationnelle le travail de fond sur les sujets qui concernent les toulonnais. Mais certains faits nous semblent malgré tout suffisamment importants pour nous faire réagir…

Après les révélations du «Canard enchaîné» de décembre 2021, les conseillers municipaux et les membres de Toulon en commun sont choqués par les faits relatés dans les articles de Médiapart.

La justice doit effectuer son travail, rien que son travail mais tout son travail.
Nous serons attentifs aux suites qui seront données.

Si les agissements dénoncés sont avérés, ils sont extrêmement graves et attaquent notre système démocratique. Le groupe « Toulon en commun » tient à réaffirmer les valeurs qui devraient présider au débat politique : la sincérité, l’honnêteté doivent être des règles intangibles. Les désaccords politiques ne doivent pas entraîner de pratiques déloyales. L’intérêt des Toulonnais(e)s devrait être en toutes circonstances la seule boussole. La gestion d’une ville, d’une métropole doit être d’une transparence absolue.

Nous continuerons à y travailler et appelons les habitants à toute la vigilance nécessaire.

A propos de l’affaire des faux électeurs suivie par Mediapart, un résumé par Nicepresse, cliquez sur le lien ci dessous :
https://nicepresse.com/enquete-de-mediapart-les-elections-regionales-en-paca-ont-elles-ete-truquees/

A propos de l’affaire des repas dans Var Matin et dans le Canard Enchaîné :

Le Canard Enchaîné :

Et les articles de Mediapart :

https://www.mediapart.fr/journal/france/221221/regionales-et-departementales-revelations-sur-de-faux-electeurs-toulon

https://www.mediapart.fr/journal/france/221221/elections-legislatives-de-2017-toulon-deux-electeurs-deposent-plainte

Régionales et départementales : révélations sur de « faux électeurs » à Toulon

22 décembre 2021 | Par Simon Fontvieille

Lors des élections régionales et départementales, les candidatures de Renaud Muselier (ex-LR) et de Michel Bonnus (LR) ont réuni dans un bureau de vote toulonnais plus de 85 % des suffrages au second tour. Au cours d’une enquête de plusieurs mois, Mediapart a rencontré des habitants qui, d’après les registres électoraux, ont voté. Mais qui nous expliquent, éléments de preuves à l’appui, ne s’être jamais rendus aux urnes. Renaud Muselier dit tout ignorer de l’affaire. Michel Bonnus et le maire de Toulon Hubert Falco ne nous ont pas répondu. 

Dans le quartier populaire de la Beaucaire à Toulon (Var), avec plus de mille inscrits, le bureau 37 est le plus important. Selon les résultats officiels des élections des 20 et 27 juin 2021, le taux d’abstention du bureau 37 a oscillé entre 66 et 72 %. La liste conduite aux régionales par Renaud Muselier y a réalisé un score exceptionnel, en réunissant 71 % des voix au premier tour, puis 85 % au second. Quant au sénateur Bonnus, ses résultats furent plus brillants encore pour les départementales. Dans ce même bureau 37, Michel Bonnus a recueilli 76 % des suffrages exprimés au premier tour, puis 87 % au second. Une performance sans égal.

Mis en alerte par un précédent scrutin problématique qui vient de déboucher sur un dépôt de plainte, nous avons procédé à une analyse minutieuse des listes d’émargement du bureau 37 pour le premier et le second tour des deux scrutins. Pour ces quatre cahiers, le nombre total de votants oscille entre 287 et 350 personnes. Gribouillis grossiers, signatures différentes entre les élections régionales et départementales, ou entre le premier et le second tour… Parfois, pour une seule personne, nous avons identifié quatre signatures distinctes. Cette étude nous a permis d’isoler un groupe de 72 électeurs présentant des signatures illogiques.

Renaud Muselier, à Marseille, après avoir voté pour le premier tour des élections régionales, le 20 juin 2021. © Photo Clément Mahoudeau / AFP

Après quoi, pendant plus de trois mois, nous avons arpenté les rues de la Beaucaire, gravi les étages des immeubles des cités toulonnaises, frappé aux portes de ses habitants. Au terme de cette recherche, nous avons pu identifier au moins quinze personnes avec des signatures incohérentes apparaissant au niveau de leurs noms sur les cahiers d’émargement.

À chaque fois, ces personnes dont l’identité a été usurpée ou leur premier cercle nous ont affirmé qu’elles n’avaient pas pris part aux opérations de vote de juin 2021. Qu’elles ne s’étaient pas rendues au sein de l’école maternelle La Beaucaire, un petit édifice de béton jaunâtre agrémenté de quelques oliviers au sein d’un quartier construit en 1969 dans la banlieue ouest de Toulon pour faire face à l’afflux des rapatriés d’Algérie et loger les fonctionnaires des différents corps de l’État. Un quartier qui compte aujourd’hui quelque 4 000 habitants. 

Trois mères au foyer, une vendeuse, une assistante dentaire, une aide à domicile, un réparateur de bateaux, un électricien et six autres personnes sans emploi ont accepté de répondre à nos questions, de consulter les listes d’émargement, de nous confirmer leur non-participation aux opérations de vote, et de nous présenter leur pièce d’identité. À une seule condition : que leur patronyme ne soit pas mentionné dans cet article. « J’habite à la Beaucaire depuis longtemps et je sais comment ça fonctionne ici, nous confie Maryam*, qui fait partie de ces « faux électeurs ». Je veux rester anonyme car je n’ai aucune confiance dans les gens qui tiennent ce quartier. De quoi ai-je peur ? Eh bien, je n’ai tout simplement pas envie de voir ma voiture brûler. »

Huit personnes ont cependant attesté par écrit qu’elles étaient prêtes à témoigner devant la justice dans l’éventualité où une plainte serait déposée contre Mediapart à la suite de la publication de cet article.

À chaque rencontre avec une personne dont la signature a été travestie, la même scène se joue. Tout d’abord, les personnes expriment leur inquiétude en apprenant l’objet de notre venue. « Vous voulez dire que l’on a usurpé mon identité ? », s’affole Khadija* en entrebâillant la porte de son appartement.

Après la découverte des gribouillis sur les listes d’émargement, l’inquiétude se mue en stupeur. « Je suis formelle, aucune de ces quatre signatures n’est la mienne », nous assure Marie* en nous présentant son véritable paraphe sur son passeport et son permis de conduire. « Contrairement à ce qu’indiquent ces listes, je n’ai voté ni au premier, ni au deuxième tour de ces élections : je ne vis plus à Toulon mais dans le nord de la France », continue-t-elle.

« J’ai été opéré d’un kyste il y a quelques mois, je peux à peine marcher, nous explique pour sa part Benjamin* en boitillant devant la table de sa salle à manger recouverte de compresses et de médicaments. Aider ma mère à faire les courses est déjà compliqué pour moi, alors vous pensez vraiment que je vais aller voter pour des élections ? Qui étaient les candidats ? »

Assise sur le canapé de son salon aux côtés de ses enfants, Fatima* fouille dans ses souvenirs et la mémoire de son téléphone. « Mais, enfin ! Je n’ai pas pu voter le 27 juin, j’étais à l’autre bout du département avec mon mari et mes petits ! », se souvient-elle en nous montrant ses photos de vacances, ainsi qu’une attestation de réservation nominative dans un camping du Var.

« J’ai souvent entendu dire que l’équipe en place avait des pratiques plus qu’inhabituelles lors des élections dans le quartier, mais je n’ai jamais vraiment su si c’était des rumeurs ou si c’était vrai. Maintenant, je sais que c’est la vérité », nous confie Marthe*, locataire d’un appartement dans l’une des tours HLM de la cité.

Enfin, la plupart des personnes éprouvent un sentiment de colère et d’indignation. « Mon abstention est délibérée, et elle ne regarde que moi, s’insurge Fatima*. Elle s’explique parce que je ne me retrouve plus dans l’offre politique. »

« De tels agissements, ce n’est pas la République, ce n’est pas la France ! », s’étrangle Yasmine*, jeune femme originaire du Maghreb ayant obtenu récemment la nationalité française. « C’est un viol de la souveraineté des citoyens. C’est inadmissible ! », renchérit la mère de l’une des victimes.

L’une des personnes concernées par ces faits a accepté de témoigner sous sa véritable identité. Il se nomme Kamel Melhaa, il est caporal-chef de l’Armée de terre. Né en 1989 en Algérie, naturalisé français à l’âge de 18 ans, cet ancien chasseur alpin a combattu au nom de la France au Mali. La barbe noire finement taillée, il analyse d’un regard sévère les listes d’émargement que nous lui présentons.

Le quartier de la Beaucaire à Toulon. © Photo Simon Fontvieille

Pour le second tour des élections régionales et départementales, un gribouillis est posé devant sa signature. « Ma signature n’a rien à voir avec ça !, nous déclare-t-il, indigné. Le 27 juin 2021, je suis resté chez moi afin de m’occuper de ma fille. » Avant d’ajouter : « Quand je pars en opération extérieure, je risque ma vie pour la France, je me bats pour notre pays. Que des médiocres aient pu violer mon droit de vote dans le seul intérêt de politiciens, cela me dégoûte et provoque en moi une grande colère. »

Comme d’autres électeurs du bureau 37 que nous avons rencontrés, M. Melhaa nous a déclaré qu’il avait l’intention de déposer plainte pour usurpation d’identité, faux et usage de faux.

Mais que s’est-il passé ? Qui a pu procéder à de telles manipulations dans un quartier, qui, de toute façon, vote massivement pour Hubert Falco (Horizons, ex-LR), maire de Toulon depuis 2001, ainsi que pour tous les candidats qu’il soutient ?

Lors des deux tours des élections départementales, le bureau 37 dédié à ce scrutin était présidé par Alain Dho, conseiller municipal dans l’équipe d’Hubert Falco depuis 2008. Lors du second tour des élections départementales, afin de garantir la sincérité du vote, Alain Dho, médecin généraliste dont le cabinet est installé à la Beaucaire depuis plus de quarante ans, était assisté dans sa mission par une secrétaire, Yasmina Mejri, ancienne militante socialiste devenue responsable de l’antenne des services municipaux dans le quartier.

Lors du premier tour des élections régionales et départementales, aucun membre d’un parti d’opposition n’était présent en permanence dans le bureau 37. Lors du second, aucun n’était présent du tout.

Interrogés par Mediapart, les services de Renaud Muselier assurent n’être « absolument pas au courant de cette affaire ». Interrogés sur ce qui a pu se produire dans le bureau 37, Hubert Falco, Michel Bonnus et Alain Dho n’ont pour leur part pas donné suite à nos sollicitations, pas plus que Yasmina Mejri.

Ces bulletins n’ont pas changé le cours des élections. Le sénateur Bonnus a été confortablement réélu au conseil départemental du Var. La liste de Renaud Muselier, elle, a emporté la Région. « Les Toulonnaises et les Toulonnais, qui ont connu l’expérience désastreuse du FN [entre 1995 et 2001], ne s’y sont pas trompés en plaçant Renaud Muselier en tête », s’est aussitôt félicité Hubert Falco, lui-même présent sur la liste de Renaud Muselier dans le Var.

Dans les médias nationaux, Hubert Falco ne manque jamais une occasion de rappeler qu’il a ravi la ville de Toulon au Front national en 2001. Ce qu’il n’évoque en revanche jamais, c’est qu’il a véritablement débuté sa carrière politique aux côtés de Maurice Arreckx, dont il a été le premier vice-président au conseil général du Var à partir de 1992, puis le successeur à la tête du département en 1994.

Tract électoral de Hubert Falco, avec Michel Bonnus et Alain Dho. © DR

Arreckx, figure de l’UDF lié au grand banditisme, a longtemps régné seul sur la vie politique varoise. Mort en 2001, il fut maire de Toulon de 1959 à 1985 ; président du conseil général du Var de 1985 à 1994 ; sénateur de 1986 à 1995 ; puis détenu de la prison des Baumettes à Marseille à partir de 1994 pour des condamnations en lien avec sa pratique illégale du pouvoir.

Michel Bonnus, quant à lui, est un bistrotier de 56 ans issu d’une famille de rugbymen et de patrons de bar toulonnais. Lui et ses proches sont à la tête d’un vaste empire de sociétés civiles immobilières, de restaurants et de débits de boissons, s’étendant de l’opulente station balnéaire de Hyères-les-Palmiers aux abords du port militaire de Toulon. Un empire aux contours parfois flous : certaines sociétés dont M. Bonnus est gérant ou dans lesquelles il possédait des participations financières à la date de son élection au Sénat sont en effets annotées, dans sa déclaration d’intérêts et d’activités, comme des « coquilles vides » par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP).

Cintré dans son costume croisé à rayures, le sénateur Bonnus ne manque jamais une occasion, lors de ses interventions au palais du Luxembourg, de se considérer comme le porte-parole des cafetiers varois et de s’exprimer comme tel. Pour le seconder dans ses travaux parisiens, Bonnus a pu s’appuyer sur les compétences de l’ancien directeur général des services de Maurice Arreckx, Patrick Heintz, qui fut son collaborateur parlementaire au tournant des années 2020 et 2021.

C’est à l’occasion des élections municipales de 1995 que Michel Bonnus débute sa carrière politique. Propriétaire d’un bar branché où joueurs du Rugby Club toulonnais (RCT) et François Trucy, successeur UDF de Maurice Arreckx à la mairie de Toulon, ont leurs habitudes, il est recruté sur la liste de l’édile. Les connexions de M. Bonnus sont activées afin de favoriser la réélection de M. Trucy.

Battu à la faveur d’une triangulaire, François Trucy cède son fauteuil de maire au candidat désigné par le FN, Jean-Marie Le Chevallier. Michel Bonnus ne fera son retour qu’en 2001. Il est en effet sur la liste d’Hubert Falco lorsque ce dernier s’empare de la mairie de Toulon. D’abord conseiller municipal, l’ambitieux limonadier devient adjoint chargé de la jeunesse en 2008.

La gauche s’effondre et Michel Bonnus emporte une première fois le canton de Toulon-2 en 2011. Michel Bonnus accueille alors à bras ouverts les jeunes gens de la cité de la Beaucaire dans ses établissements et engage d’influents « grands frères » en tant que videurs. Parfois au mépris de la loi**.  Cela ne l’empêche pas de devenir adjoint aux sports et aux espaces verts en 2014, puis président du puissant office HLM Var-Habitat en 2015.

Beaucoup lui prêtent l’ambition de devenir le prochain maire de Toulon.

*Afin de garantir l’anonymat de nos interlocuteurs, leurs prénoms ont été modifiés.

**Le 5 mai 2014, M. Bonnus a été condamné par la Cour d’appel d’Aix-en-Provence, en tant que gérant de la société propriétaire du bar de plage Le Cabanon, pour plusieurs infractions au droit du travail. La personne employée pour assurer la sécurité du lieu, par ailleurs animateur sportif à la mairie de Toulon et gérant d’une salle de boxe à la Beaucaire, ne disposait notamment d’aucune qualification professionnelle pour exercer un tel emploi. 

Élections législatives de 2017 à Toulon : deux électeurs déposent plainte

22 décembre 2021 | Par Simon Fontvieille

Selon nos informations, une plainte a été déposée le 24 juin 2021 par deux électeurs toulonnais : leurs voix ont été comptabilisées aux élections législatives de 2017 au bénéfice de Geneviève Levy (LR), alors qu’ils expliquent ne pas avoir voté. Plusieurs autres personnes ont fait état de faits similaires en mars 2020 dans « Le Monde diplomatique », mais l’enquête judiciaire semble piétiner. Le président du bureau de vote où se sont déroulés ces faits se dit « abasourdi ». Les élus ne répondent pas.

Cheveux châtains mi-longs et lunettes à fine monture, assise très droite sur une des chaises de sa salle à manger, Marie* (voir Boîte noire) ne décolère pas. « Je suis furieuse, lance la quinquagénaire. Des gens ont volé mon identité, voté à ma place et grossièrement imité ma signature. Je suis choquée, scandalisée au plus profond de moi-même ! Ce qui s’est passé lors des élections législatives de 2017 est tout simplement inadmissible. » 

Marie est une électrice inscrite dans le bureau de vote n° 117 de la ville de Toulon. Situé dans l’école primaire Marius-Longepierre, au cœur des Œillets, un quartier populaire de l’est de la ville, ce bureau regroupe neuf cents inscrits et a l’habitude de livrer des scores époustouflants au maire, l’ancien sénateur Hubert Falco, et aux candidats qu’il soutient.

Le 24 juin, Marie et Thomas*, un ancien militaire lui aussi électeur aux Œillets, ont déposé plainte auprès du parquet de Toulon pour usurpation d’identité, falsification d’écriture et usage d’écriture falsifiée, suscitant l’ouverture d’une enquête préliminaire.

Alors que pour le second tour des élections législatives de 2017, des gribouillis leur tiennent lieu de signatures dans le cahier d’émargement du bureau 117, ces citoyens attestent par écrit n’avoir jamais participé à ce scrutin. « Les politiques m’écœurent, nous confie Marie. Voilà pourquoi je ne suis pas allée voter. À la place, j’ai passé toute la journée dans l’arrière-pays, chez mon père. »

Thomas et Marie font partie des personnes en face du nom desquelles un gribouillis a été réalisé sur le registre utilisé lors des élections législatives de juin 2017 dans l’école primaire Marius-Longepierre, fait révélé par l’auteur de cet article le 25 février 2020 dans Le Monde diplomatique. Lors de ces élections, Mme Geneviève Levy, députée depuis 2002 de la première circonscription du Var et candidate à sa réélection investie par Les Républicains (LR), première adjointe d’Hubert Falco, se présentait au suffrage. 

En ballottage face à la candidate En Marche ! Élisabeth Chantrieux, Mme Levy et son suppléant Christophe Moreno, actuel adjoint chargé des élections, avaient été ardemment soutenus par Hubert Falco. Dans le bureau 117, ils avaient pulvérisé leur score du premier tour (31,91 %) pour réaliser au second une performance spectaculaire : 85,67 %. Chargé de veiller au bon déroulement du deuxième tour du scrutin, Medhi Jemiai présidait ce bureau de vote, assisté par Mme Hinda Smadhi, alors employée municipale.

À l’époque, une étude minutieuse des listes d’émargement de ce bureau nous avait permis d’isoler un panel de cinquante-neuf signatures suspectes réalisées le 18 juin 2017, jour du second tour des élections législatives. Après plusieurs mois à frapper aux portes des habitants de l’Est toulonnais, nous avions rencontré dix personnes nous ayant certifié ne pas avoir participé à ces élections. Après leur avoir montré les listes, ces mêmes personnes nous avaient montré, cartes d’identité à l’appui, que les signatures présentes au niveau de leurs noms étaient en réalité de grossiers griffonnages.

Capture d’écran du site « Les amis du maire Hubert Falco ». Le maire de Toulon et Geneviève Lévy après la victoire de celle-ci lors de l’élection législative de 2017 dans la première circonscription du Var. © Photomontage Mediapart

Nous avions identifié un onzième individu, un homme abattu par balles dans la cité des Œillets le 21 novembre 2018. Sa famille nous avait affirmé qu’il n’était jamais allé voter de sa vie et que les signatures accolées à son nom dans le cahier d’émargement n’étaient pas les siennes. L’information était exacte et aisément vérifiable. En effet, il était impossible que cet homme soit allé voter le 18 juin 2017 puisqu’il était alors en prison, comme l’atteste son billet de sortie.

Contacté afin de recueillir sa version des faits, Medhi Jemiai, s’il juge probable qu’il se soit absenté quelques instants, jure ne rien avoir remarqué d’anormal dans le bureau 117 ce fameux 18 juin 2017. « Je suis complètement abasourdi, jure l’ancien président du bureau de vote. Je n’ai aucune idée sur la façon dont ces manipulations électorales, dont j’apprends l’existence avec vous, ont pu se produire. » Hinda Smadhi, elle, n’a pas donné suite à nos sollicitations.

À l’époque, une première enquête préliminaire est ouverte et le SRPJ de Marseille est chargé des investigations.
Après avoir refusé de répondre à nos sollicitations dans le cadre de l’enquête du Monde diplomatique, Geneviève Levy et Hubert Falco critiquent nos informations durant la campagne des municipales, à longueur d’interventions publiques et de tracts électoraux. Hubert Falco n’a de cesse de dénoncer les « messagers du caniveau »« la férocité d’une haine débordante » et le « déversoir de fiel ».

Dans un courrier daté du 7 février 2020, son avocat Thierry Fradet nous écrit que la réponse de son client « sera judiciaire », avant de se montrer menaçant : « Lorsque l’on emprunte un chemin aussi scabreux, on fait forcément de mauvaises rencontres. » Appelé à se positionner sur ces propos quelques semaines plus tard par le Club de la presse du Var, M. Jean-Michel Garry, bâtonnier de l’ordre des avocats à Toulon, estime que les « mauvaises rencontres » évoquées par son confrère se réfèrent à la possibilité qu’aurait l’auteur de cet article de « comparaître devant les tribunaux correctionnels ».

Le 28 février 2020, sur le site du quotidien local Var-Matin, Geneviève Levy, après avoir démenti toute irrégularité lors de sa réélection de 2017, nous qualifie quant à elle de « journaliste militant » œuvrant dans « le seul et unique but de [la] salir ». Elle réaffirme qu’« une procédure judiciaire a été ouverte par Hubert Falco, contre l’ensemble des allégations mensongères qui émaillent cette campagne de caniveau ». Ce qui est totalement faux.  Aucune plainte pour diffamation contre Le Monde diplomatique et les auteurs de l’article n’a été déposée.

Contactés afin de recueillir leurs versions des faits, Hubert Falco, Geneviève Levy et Christophe Moreno ne nous ont pas répondu.

Var-Matin, pour sa part, n’a pas repris les révélations sur ces faits survenus lors des législatives de 2017. Le journal s’est contenté de les mentionner à travers les déclarations de Geneviève Levy et l’évocation d’une lettre commune adressée par quatre opposants de Hubert Falco, eux aussi candidats aux élections municipales, au préfet du Var, dans laquelle ils demandaient au représentant de l’État de porter une attention particulière à la sincérité du scrutin à venir.

Depuis mars 2020, le principal quotidien de la métropole toulonnaise, titre du groupe Nice-Matin et propriété du milliardaire Xavier Niel, n’a consacré qu’un seul article, de quelques lignes, aux faits dénoncés dans la plainte déposée relative aux opérations électorales de 2017. 

Interrogé sur les raisons de cette couverture médiatique, Denis Carreaux, directeur des rédactions du groupe Nice-Matin, n’a pas donné suite à nos sollicitations.

À Toulon, ce silence médiatique, couplé à l’atonie de l’opposition, a pour effet de marginaliser les révélations sur cette élection et semble développer un sentiment d’impunité. Ainsi, dès le 27 mai 2020, en pleine séance d’installation du nouveau conseil municipal, Hubert Falco, réélu quelques semaines plus tôt maire de Toulon, lance, dans l’indifférence générale, cette plaisanterie à Geneviève Levy, alors chargée de faire procéder à l’élection des adjoints : « Tiens, tu ne veux pas remettre l’urne dans le bon sens ? Autrement, on va vous accuser de bourrer les urnes… »

Tout cela n’a pas non plus entravé le parcours politique de Hubert Falco. Le 16 octobre 2020, celui qui fut juge à la Cour de justice de la République, a reçu des mains de l’ancien premier ministre Édouard Philippe les insignes de chevalier de la Légion d’honneur. Puis, au cours de l’été 2021, il est devenu un fervent soutien d’Emmanuel Macron.

L’enquête journalistique est difficile à poursuivre. Ainsi, en février 2021, lorsque l’auteur de ces lignes cherche à recueillir la version des faits de Fatma Allami, membre du bureau 117 lors des élections législatives de 2017, il se fait menacer physiquement par une personne de l’entourage de cette employée municipale habitant les Œillets, et reçoit quelques jours plus tard une convocation de la police nationale.

S’y rendant, il se retrouve en face d’un sympathique officier s’entretenant de façon informelle avec lui et lui signifiant qu’il le convoquerait pour une audition officielle dans quelques jours. Cependant, le jour convenu, une heure avant que la réelle audition n’ait lieu, ce policier nous informe de son report sine die, des « vérifications » devant être effectuées. À l’heure actuelle, cette audition n’a toujours pas eu lieu, aucune enquête n’a été diligentée.

Depuis Grenoble où elle mène désormais une existence loin du tumulte politique toulonnais, l’ancienne candidate LREM Élisabeth Chantrieux souhaite que la justice passe. « C’est une bonne chose que des citoyens se mobilisent pour défendre leurs droits. Ce que j’espère, c’est que toute la lumière soit enfin faite sur ce qu’il s’est passé lors du second tour des élections législatives de 2017. Et que les juges ne se limiteront pas à tomber sur les sous-fifres, mais qu’ils remonteront jusqu’aux vrais responsables, si les faits dénoncés étaient confirmés. »

La plainte déposée au mois de juin par les deux électeurs toulonnais permettra de relancer une enquête qui piétine. Le 13 octobre 2020, la division économique et financière du SRPJ de Marseille dit avoir demandé par courrier postal à des électeurs du quartier des Œillets s’ils avaient bel et bien voté le 18 juin 2017. Pourtant, Marie et Thomas assurent n’avoir jamais reçu ce courrier.

Bernard Marchal, procureur de la République de Toulon jusqu’en novembre, se mure quant à lui dans le silence. « Malgré mes demandes répétées, à aucun moment je n’ai réussi à entrer en contact avec lui », explique Me Philippe Chaudon, l’avocat des deux plaignants. « Je crois que l’affaire a été classée… », nous a récemment confié Bernard Marchal, sans donner plus de précisions. Alors contacté à de multiples reprises afin d’avoir une confirmation de l’état d’avancement de l’affaire et des informations sur le traitement de la plainte, Bernard Marchal a refusé de nous répondre. À la fin du mois de novembre, il est parti à la retraite.

Les 20 et 27 juin 2021, à l’occasion des élections régionales et départementales, le procédé a visiblement été de nouveau utilisé : des citoyens de la Beaucaire déclarent que leur vote a été comptabilisé alors qu’ils n’ont jamais voté.

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